mon rapport conflicutel à grindr

j'écris cet article à l'attention du jeune de 18 ans que j'étais, et qui n'attendait que d'atteindre la majorité pour faire des rencontres et trouver l'amour. j'aimerais montrer des problèmes qui me semblent inhérents aux applis de rencontre, tout particulièrement en tant qu'homosexuel - oui oui c'est encore une réflexion de comptoir. 
je ne dis pas que j'aurais particulièrement fait autrement en sachant toutes ces choses, mais j'ai besoin de tout écrire quelque part.

expectations and reality

pourquoi va-t-on sur grindr ?

je crois qu'il faut d'abord revenir sur ce qui nous pousse à aller sur grindr quand on est tout juste majeur.
  • vivre sa belle histoire. le fait d'être biberonné à des contes de princes et de princesses ne peut qu'encourager cette illusion que l'on ne réussit sa vie que comme ça.
  • la peur de finir seul·e. on sort souvent d'un environnement où l'on n'a pas fait son coming out, on veut un endroit pour rencontrer des gens comme nous. d'autant plus qu'à 18 ans, on commence ses études, on quitte le foyer familial, on pense que c'est le bon moment pour.
  • rattraper le temps perdu. enfin découvrir ce que c'est qu'une relation etc.
c'est idiot de dire ça, mais on ne réalise pas à quel point on peut être naïf·ve.

tolérer l'intolérable : portraits disgracieux d'hommes moches (et plus moches encore)

vrac (tw: viol)

on m'a dit qu'on souhaitait me violer toute la nuit, qu'un hippie comme moi n'était bon qu'à se faire baiser, que l'on voulait ma queue. on m'a envoyé des dick pics en introduction, des dick pics pour relancer de conversations que j'avais volontairement laissées de côté. on m'a dit qu'avec ma tête je devais être ravagé par la drogue, avant de m'expliquer que c'était pour me draguer. quand j'abrège la discussion par inconfort, on me dit que je suis bête et que je suis inintéressant.
tout ceci est devenu si quotidien que je m'y suis habitué, et ça me fait peur. c'est devenu de plus en plus rare que je sois choqué de ce que je reçois, comme si j'étais devenu·e apathique et indifférent·e.
voici néanmoins quelques histoires qui m'ont profondément marquées, soit par leur gravité, soit parce qu'elles me semblent ridicules (tout en sachant que beaucoup trouvent leur écho dans des histoires plus récentes, mais qui, passées la première fois, ne me choquent même plus).

l'hétéro-curieux

je vivais encore chez mes parents, et ce garçon a commencé à me parler assez régulièrement. il était prof d'histoire-géo, il avait 26 ou 27 ans je crois.
au début, tout allait bien, et puis la conversation a commencé à se sexualiser. j'étais franchement emballé, surtout que je le trouvais mignon et intéressant. il n'avait jamais ressenti ça pour un garçon, il voulait faire avec moi comme avec une fille parce qu'il savait le faire, ça. j'ai commencé à trouver ça bizarre, surtout que je ne l'avais jamais vu, mais j'étais un peu aveuglé parce que c'était cool d'avoir quelqu'un qui s'intéressait à moi et avec qui, potentiellement, quelque chose de romantique allait se créer. 
un jour, il m'a envoyé un long message d'excuse sur whatsapp, quand je lui ai demandé pourquoi il m'avait dématché sur tinder. il m'a dit qu'il était franchement désolé, qu'il voulait juste me baiser et partir, et qu'il s'est senti con en découvrant que j'étais plutôt gentil·le, et que je ne méritais pas qu'on me brise le cœur juste pour tester le sexe entre hommes.
un an plus tard, il est revenu me parler, mais j'ai abrégé la conversation.

le bûcheron (tw: viol)

il habitait à côté de chez mes parents, à 2km (le profil le plus proche sur l'appli, donc on s'est naturellement parlés). il était bûcheron, il avait 29 ans, et franchement je le trouvais tout à fait à mon goût (mais j'ai toujours eu un faible pour les grands hommes barbus).
idem, on parle, puis la discussion devient sexuelle, ce qui n'était pas pour me déplaire, même si je ne l'avais jamais rencontré, et que cela ne me mettait pas dans de bonnes dispositions pour envisager de le faire. il me dit ce qu'il aime, et je lui répond en parlant de mes réticences avec la fellation, et du fait que pour moi c'est beaucoup trop intime et dérangeant d'avoir un sexe dans la bouche. "faut pas", il me dit.
et il me dit qu'il est très endurant, qu'il adore le sexe, qu'il veut que je vienne chez lui pour me "violer toute la nuit."
j'étais tellement choqué. je lui ai dit que c'était un sujet grave, ce à quoi il m'a dit que ce n'était qu'une expression. il m'a bloqué en me traitant d'hystérique.
je l'ai ensuite vu dans la vraie vie, à un moment que/où je conduisais, à un endroit qui était à la distance affichée sur grindr depuis chez moi. j'ai eu un haut-le-coeur.

???? indescriptible

un jour, quelqu'un sans photo a fait du forcing pour du sexe après m'avoir demandé ce qui me plaisait dans la vie(je lui avait répondu "one piece"). il voulait que je le suce avec l'arc de marine ford en fond sonore pour me faire plaisir.

tu as vraiment 20 ans ?

ça se passe de commentaire. il m'a dit que je pouvais me venger de ses commentaires méchants au lit.

la dick pic pour relancer

un gars m'envoyait de très mauvaises ondes. il avait 36 ans, il avait commencé la conversation avec moi. il m'a dit qu'il était thanatopracteur. je n'ai pas répondu.
il m'a dit "j'espère ne pas t'avoir fait peur avec mon métier". je n'ai pas répondu, il me faisait peur de manière générale. les red flags étaient indescriptibles mais présents.
j'ai reçu, 3-4 mois plus tard, une photo de son vieux pruneau flétri. il a lui-même dit que c'était pour me faire réagir. ne comprenait pas que je sois choqué ou dégoûté. m'a dit que je passais à côté de quelque chose. que j'étais juste là pour casser du pédé.
je lui ai dit de me laisser tranquille, il a continué. il m'a dit que j'étais une merde, je lui ai dit qu'il ne supportait pas de se prendre un râteau par moi et que c'était la preuve que j'étais meilleur·e que lui.
et là, arme fatale, il me déclare que je n'ai aucune conversation.
"parle à des gens de ton âge si tu penses que je n'ai pas de conversation. on a 15 ans d'écart et tu t'étonnes de la vacuité de l'échange."
maintenant c'est moi le méchant, je le renvoie systématiquement à son âge et je n'accepte pas qu'on puisse avoir 36 ans et être bien dans sa peau. peut-être que c'est moi le problème ? d'ailleurs, est-ce que je suce ? ah non ? bon courage, il me souhaite tout le bonheur dans mon asexualité.
il me bloque quand je commence à répondre avec les paroles de "chuis bo" des pzk en mode automatique. je tenais à gagner et à le saouler moi aussi.

"reconnaît mon expertise"

un peu secondaire, mais ce type de 50 ans m'a fait plein de compliments, pour ensuite me reprocher d'utiliser l'écriture inclusive pour parler de moi-même. il m'a dit qu'il reconnaissait mes qualités mais que je devais reconnaître en échange son "expertise" (forcément, il a 30 ans de plus).
ptdr. ça fait vraiment pédophile, mais soit. je l'ai bloqué, évidemment.

se mettre en danger

grindr, c'est aussi faire des concessions sur la nature des rencontres que l'on va entretenir. je ne compte plus le nombre de gens qui arrêtent de m'adresser la parole parce que je veux rencontrer en extérieur, dans un lieu public et en journée.
j'ai beaucoup eu la tentation d'aller directement chez les gens, mais ça me terrifie, et vu l'ambiance générale c'est franchement pas avec quelqu'un rencontré là-bas que je devrais prendre le thé sans passer par la case pic-nique/bar/restaurant/café.
et en même temps, le sentiment de solitude et l'impression d'immédiateté (l'expérience qui nous montre que la relation textuelle va s'arrêter tout de suite si on ne répond pas à la sollicitation) nous pousse à contrevenir aux règles de base pour se protéger. tous mes amis gay ont des histoires dans lesquelles ils ont mis leur sécurité en péril pour faire des rencontres, et on ne s'en rend même plus tellement compte tant c'est banal.

ne pas être seul - ne rencontrer personne

cet article peut être intéressant dans la perspective de ce que je veux dire : The Epidemic of
Gay Loneliness

enclin à vivre un sentiment de solitude plus fort que les autres, on reste sur grindr dans l'espoir de créer du lien et d'avoir ce sentiment de communauté. et puis c'est chouette de voir de nouvelles personnes. mais la vérité, c'est que, sur les 3 ans et demi que j'ai passé avec grindr, je peux compter sur mes 10 doigts le nombre de personnes que j'ai rencontrées irl. et j'en ai passé du temps dessus (rien que les rapports "bien-être numérique" de mon téléphone me le montrent, avec parfois plus d'une heure sur l'appli dans la journée, pour ne finalement parler à personne).

ça ne sert à rien. littéralement à rien. c'est une perte de temps monumentale et pourtant je ne peux pas m'en passer.

voir le problème (et en faire partie)

je suis peut-être faible, mais je crois que je ne suis pas capable d'être sur grindr sans devenir un morceau du problème. et je crois que c'est le cas pour toute personne qui utilise l'appli de manière récurrente.
grindr a participé au maintien et au développement de fantasmes assez malsains par la catégorisation des gens en tribes (this sentence is for you, my daddy kink).
grindr n'encourage pas le contact. on est tellement submergé par les profils qu'on switch tout le temps de l'un à l'autre, à un rythme que le cerveau ne peut pas apprécier correctement. on finit tous par se ghoster.
je crois que ce dont j'ai le plus honte, c'est le fait d'ajouter sans cesse des profils à ma liste de favoris, comme si je faisais un panier vinted, avant de me décider de leur parler ou non, pendant plusieurs mois. puis je scrolle ma liste de favori, sans savoir vers qui me tourner. finalement, alors que je rejetais l'objectification permise par les tribes grindr, je me suis mis à faire exactement pareil, à traiter les gens comme des marchandises à ma disposition jusqu'à ce que je ne leur parle.

et je suis sûr·e que je ne suis pas seul·e, j'ai l'impression que c'est inhérent à l'usage de grindr de finir par faire ça.

et aujourd'hui ?

je dresse un portrait plutôt négatif. grindr a amplifié mes insécurités en me faisant me baser sur des avis qui n'ont pas de valeur :
  • quand je suis maquillé sur mes photos de profil, on ne me parle plus.
  • depuis que j'ai passé 19 ans, les mecs plus âgés ne viennent plus m'aborder, et même si c'est très gênant parce que je n'ai pas beaucoup changé physiquement depuis et que c'est probablement un signe que ce sont de vieux dégueux à tendance pédo qui ne s'intéressent qu'à des gens très jeunes, j'ai l'impression de moins plaire qu'avant. je ne dis pas que je veux qu'ils me parlent spécialement, mais que le passage de beaucoup de sollicitation à plus grand chose a été brutal, et même si ces sollicitations sont moralement gênantes, ça joue toujours sur son estime de soi de voir qu'on ne plaît plus trop.

je crois que je reste parce que j'ai quand même fait de belles rencontres dessus, et que j'espère (au fond) que cela se reproduira, sans trop d'attentes. je reste aussi très clairement par addiction à mon téléphone, et plus particulièrement aux applis de rencontre. mais pas sûr que le jeu en vaille la chandelle.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

véganisme et pureté - pourquoi il vaut mieux être un mauvais végane qu'un pas végane du tout ?

devenir assistant·e de langue française au royaume-uni

Tomasz Jedrowski - Swimming in the dark